Il existe une différence considérable entre vouloir fabriquer davantage de processeurs et pouvoir construire les usines nécessaires. Nvidia peut concevoir de nouvelles architectures, TSMC peut planifier des extensions de production et les fabricants de mémoire peuvent annoncer des investissements massifs. Tous dépendent pourtant d'une chaîne industrielle où certaines machines exigent des années de développement, d'assemblage et de qualification.

ASML occupe une position particulière dans cette chaîne. L'entreprise néerlandaise est le seul fournisseur commercial de systèmes de lithographie à ultraviolets extrêmes, ou EUV, indispensables à la fabrication de nombreuses générations avancées de puces logiques et de mémoire. Sa capacité à livrer ces équipements conditionne donc une partie de la vitesse à laquelle l'industrie peut augmenter sa production.

Le 14 octobre, lors de la publication de ses résultats trimestriels, ASML a reconnu que sa capacité de fourniture actuellement planifiée pour 2027 et 2028 ne suffirait pas à satisfaire les besoins anticipés de ses clients. Reuters a détaillé le 15 octobre les conséquences industrielles et financières de cette déclaration.

La société ne décrit pas un arrêt de production ni une pénurie instantanée de toutes les puces. Elle signale un décalage entre les équipements que ses clients souhaitent obtenir dans les années à venir et ceux qu'elle pense pouvoir leur fournir avec son organisation actuelle. Pour un secteur où les décisions d'investissement se prennent plusieurs années à l'avance, ce signal est particulièrement important.

Pourquoi toute l'industrie surveille les machines EUV

Pour fabriquer un processeur moderne, il faut reproduire sur une plaquette de silicium des motifs extrêmement fins, couche après couche. La lithographie intervient dans cette succession d'opérations en transférant les structures qui formeront ensuite les circuits électroniques.

Les machines EUV d'ASML utilisent une lumière d'une longueur d'onde de 13,5 nanomètres. Elles permettent de produire certaines des couches les plus complexes des circuits avancés avec une finesse difficile à obtenir par les générations précédentes de lithographie.

Cela ne signifie pas qu'une usine de semi-conducteurs fonctionne exclusivement avec des équipements EUV. Les systèmes DUV, notamment à immersion, restent indispensables pour de nombreuses couches et de multiples générations de composants. La tension évoquée par ASML concerne précisément des capacités industrielles comprenant l'EUV à faible ouverture numérique et le DUV à immersion.

Cette distinction évite un raccourci fréquent : toutes les machines ASML ne sont pas identiques et toutes les puces ne requièrent pas les mêmes procédés. Un fabricant de mémoire, une fonderie produisant des processeurs avancés et un industriel spécialisé dans les composants plus matures n'ont pas nécessairement les mêmes contraintes.

Le problème commun demeure le calendrier. Ajouter des équipements capables de produire des milliers de plaquettes supplémentaires ne se décide pas à la dernière minute. La fabrication des machines, leur installation et leur qualification doivent être coordonnées avec les autres équipements de l'usine.

Une hausse de capacité de 30 % qui ne suffit déjà plus

ASML avait communiqué un programme d'augmentation de capacité de 30 % pour certains systèmes EUV et DUV à immersion. L'entreprise cherche désormais à aller plus loin en 2028, car les prévisions de commandes remontées par ses clients dépassent les volumes qu'elle pensait pouvoir servir.

Christophe Fouquet, directeur général d'ASML, indique que plusieurs clients revoient à la hausse leurs besoins à court et moyen terme, principalement en raison des perspectives d'investissement dans l'intelligence artificielle. La société étudie donc des possibilités supplémentaires d'expansion, au-delà de ce qu'elle avait précédemment annoncé.

Il faut ici distinguer un objectif d'une capacité réellement installée. Les augmentations envisagées pour 2027 et 2028 ne sont pas des machines déjà produites, et les extensions supplémentaires étudiées ne constituent pas encore un programme finalisé.

Reuters rapporte qu'ASML avait prévu d'atteindre une capacité annuelle d'environ 110 systèmes EUV à l'horizon 2028 et envisage maintenant une progression additionnelle. Ce chiffre donne un ordre de grandeur de la rareté de ces équipements : à l'échelle de l'industrie mondiale, quelques dizaines de machines peuvent modifier les perspectives d'expansion de plusieurs fabricants.

ASML possède toutefois d'autres leviers que la seule augmentation du nombre de systèmes assemblés. Le groupe peut réduire certains délais de fabrication, améliorer les équipements déjà installés chez ses clients et développer des générations capables de traiter davantage de plaquettes par heure.

Cette dernière piste est essentielle. Une machine qui augmente son débit peut apporter de la capacité supplémentaire sans nécessiter une nouvelle machine pour chaque augmentation de production. Les gains de productivité ne font cependant pas disparaître les contraintes de qualification, d'intégration et de disponibilité des autres équipements.

Les clients préparent déjà leurs besoins pour 2029 et 2030

L'horizon des discussions commerciales illustre l'ampleur du changement. Selon ASML, certains clients manifestent déjà leur intérêt pour des commandes destinées à 2029, voire 2030.

Ce serait une erreur de présenter ces intentions comme autant de ventes fermes. ASML distingue explicitement l'intérêt manifesté par ses clients des commandes effectivement acceptées. Reuters indique que l'entreprise hésite à prendre de nouveaux engagements aussi éloignés, afin d'éviter de réserver toute sa capacité à quelques acteurs avant d'avoir une visibilité suffisante sur les besoins des autres.

Cette prudence tranche avec le récit d'une industrie où il suffirait d'annoncer davantage de dépenses pour obtenir immédiatement davantage de composants. Les grandes fonderies et les fabricants de mémoire doivent sécuriser les équipements longtemps avant que les nouvelles lignes de production deviennent opérationnelles.

TSMC, Samsung, SK Hynix et Micron figurent parmi les acteurs dont les investissements et les besoins en équipements sont particulièrement suivis. Les premiers répondent notamment à la demande de processeurs avancés, tandis que la mémoire destinée aux systèmes IA représente un autre moteur important de croissance.

Mais les prévisions de chacun ne sont pas identiques. Reuters souligne notamment que TSMC avait déclaré en juillet ne pas anticiper de limitation de son expansion par l'approvisionnement en équipements. Les tensions globales décrites par ASML ne permettent donc pas d'affirmer que chaque client subit déjà un blocage opérationnel.

Des résultats financiers qui reflètent l'accélération du marché

L'annonce intervient dans un trimestre particulièrement solide pour ASML. Le groupe a publié 11,662 milliards d'euros de chiffre d'affaires au troisième trimestre 2026, contre 9,326 milliards au trimestre précédent.

La marge brute atteint 57,5 %, tandis que le bénéfice net s'établit à 4,960 milliards d'euros. ASML a vendu 113 nouveaux systèmes de lithographie pendant le trimestre, toutes catégories concernées confondues, contre 86 au deuxième trimestre.

Le groupe prévoit entre 14,2 et 15,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires au quatrième trimestre. Sur l'ensemble de l'année 2026, sa fourchette de prévision s'établit entre 44 et 45 milliards d'euros, avec une marge brute attendue autour de 56 %.

Ces chiffres donnent du poids au discours sur la demande. Ils ne prouvent pourtant pas que la croissance puisse se prolonger indéfiniment au même rythme. Les achats de machines de lithographie sont liés aux cycles d'investissement des fabricants de semi-conducteurs, eux-mêmes dépendants de leurs clients et des conditions économiques.

Autrement dit, ASML bénéficie actuellement d'une visibilité élevée, mais une projection de commandes pour la fin de la décennie reste une projection. Les chiffres réalisés du troisième trimestre et les ambitions de capacité pour 2028 n'ont pas le même degré de certitude.

Le paradoxe d'ASML : une position exceptionnelle, mais pas sans risques

Être le fournisseur indispensable d'une technologie rare ressemble à une position idéale. ASML peut négocier sur un marché où les alternatives industrielles sont extrêmement limitées pour l'EUV, et la forte demande renforce l'intérêt de ses clients pour une réservation anticipée des équipements.

Cette position comporte toutefois une responsabilité coûteuse : investir pour augmenter la production suffisamment vite, sans construire une capacité excessive si le marché ralentit quelques années plus tard.

Reuters rapporte qu'ASML prévoit également des augmentations de prix en 2027 et 2028. Une partie de la question financière porte donc sur l'équilibre entre davantage de machines vendues, amélioration du rendement et hausse des prix. Les trois mécanismes ne produisent pas les mêmes conséquences pour les clients.

Les investisseurs surveillent aussi la durabilité du cycle de dépenses lié à l'intelligence artificielle. Tant que les grandes entreprises technologiques multiplient leurs investissements en centres de données, les perspectives restent favorables aux producteurs de puces et à leurs équipementiers. Si les retours économiques de ces infrastructures déçoivent, les programmes d'investissement pourraient être révisés.

Il existe par ailleurs une tension entre rentabilité et accès à l'énergie. De nouveaux centres de données nécessitent des capacités électriques, des terrains et des financements. Une pénurie de machines de lithographie peut ralentir certaines extensions industrielles, mais une production accrue de puces ne garantit pas que toutes les infrastructures capables de les exploiter seront construites dans les délais espérés.

L'Europe possède un maillon essentiel de la chaîne mondiale

ASML est basée à Veldhoven, aux Pays-Bas. Sa présence au cœur de la fabrication des semi-conducteurs donne à l'Europe un rôle stratégique dans un secteur souvent présenté à travers les fabricants de puces américains, taïwanais ou sud-coréens.

Cette importance ne se traduit pas par une autonomie complète. Les machines d'ASML rassemblent des technologies et des composants provenant de partenaires spécialisés, notamment dans l'optique, la mécanique de précision et l'électronique. Elles sont ensuite utilisées dans des usines situées principalement hors d'Europe.

Le groupe prévoit de nouvelles capacités industrielles dans la région d'Eindhoven. Reuters indique cependant que la première phase du nouveau site n'est pas attendue avant 2029. Cette échéance illustre pourquoi les investissements décidés aujourd'hui ne peuvent pas résoudre immédiatement les tensions prévues pour 2027 et 2028.

D'autres facteurs entrent également dans l'équation, notamment les restrictions commerciales touchant certaines exportations de technologies avancées vers la Chine. La dynamique du marché des équipements est donc influencée à la fois par les besoins des clients, les capacités de production et les décisions géopolitiques.

Le prochain défi de l'IA pourrait se trouver avant la fabrication des puces

La déclaration d'ASML déplace le regard vers une partie moins visible de la course à l'intelligence artificielle. Les accélérateurs les plus puissants attirent naturellement l'attention, mais leur disponibilité dépend d'étapes industrielles qui commencent bien avant leur assemblage final.

Il serait excessif d'en conclure que toute croissance de l'IA sera bloquée en 2027 ou 2028. Les fabricants peuvent optimiser leurs usines existantes, améliorer le rendement des machines et adapter leurs calendriers. Les différences entre technologies et clients rendent impossible une conclusion uniforme.

L'information est néanmoins majeure : ASML considère désormais que ses plans actuels ne couvriront pas entièrement les besoins exprimés pour ces deux années. Ce constat transforme la capacité de production des équipements de lithographie en variable centrale des prévisions de l'industrie.

La suite dépendra autant de l'exécution industrielle que de la demande. Si ASML accélère suffisamment sa production, elle pourra accompagner une nouvelle vague de fabrication de puces. Dans le cas contraire, les groupes capables de sécuriser leurs équipements le plus tôt pourraient disposer d'un avantage important.

Et si les dépenses consacrées à l'IA ralentissent plus vite que prévu, le problème pourrait s'inverser. Voilà toute la difficulté pour ASML : fabriquer davantage de machines extrêmement complexes, plusieurs années avant de savoir si le marché aura toujours besoin de chacune d'elles.